Défense Asie
Etude n°131 - 2026

Dissuader la Chine ? Taïwan et les États-Unis face à leurs dilemmes défensifs

Hugo Tierny | 53 min de lecture
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Cette étude propose une analyse des dynamiques géostratégiques et militaires contemporaines dans le détroit de Taïwan, en articulant les facteurs chinois, taïwanais et américain dans une perspective régionale. Elle souligne les dilemmes qu’impose la modernisation accélérée et les manœuvres de l’Armée populaire de libération à des défenseurs contraints de réviser leurs doctrines, et dont la posture de dissuasion repose peut-être moins sur une cohésion d’ensemble que sur des équilibres contingents et des ambiguïtés persistantes. L’approche associe données militaires, logiques géopolitiques et dynamiques politiques, culturelles et économiques, resituant ces enjeux dans leur profondeur historique. L’étude s’appuie sur un corpus de rapports officiels, littérature universitaire, presse spécialisée chinoise et taïwanaise, ainsi que plusieurs travaux de terrain à Taïwan entre 2021 et 2025, afin d’éclairer non seulement les évolutions doctrinales et capacitaires, mais aussi les rivalités idéologiques, les inerties bureaucratiques et les contraintes industrielles et budgétaires. Au-delà du rapport de force dans le détroit, l’étude examine la difficile équation que doit résoudre Washington entre objectifs stratégiques, moyens militaro-industriels et volonté politique. Elle met notamment en lumière les ambivalences d’une politique oscillant entre l’affirmation d’une priorité donnée au théâtre asiatique et la pression exercée par l’administration Trump sur la solidarité du système d’alliances américain. En dépassant les lectures limitées à l’armée chinoise ou aux fluctuations de la politique américaine, l’étude accorde une place particulière à la scène politique taïwanaise et aux orientations de ses forces armées. Elle complète de cette façon un champ d’études taïwanaises souvent centré sur les identités et les clivages sociopolitiques, et souligne comment cet enjeu dépasse le face-à-face inter-détroit pour s’affirmer comme un élément central des équilibres en Indopacifique.

IRSEM - INSTITUT DE RECHERCHE STRATÉGIQUE DE L'ÉCOLE MILITAIRE [cite: 1, 2]

20 novembre 2025 [cite: 3]

IRAK, UN LONG CHEMIN VERS LA RÉHABILITATION [cite: 4]

Isabelle Lafargue, Chercheuse Proche-Orient à l'IRSEM [cite: 5]

NOTE DE RECHERCHE – n° 149 [cite: 6]

RÉSUMÉ

Dans un contexte régional et stratégique aussi bouleversé qu'imprévisible (x), l'Irak s'illustre par une impatience à s'abstraire des soubresauts régionaux qui touchent son voisinage immédiat (Syrie, Liban, Iran, Israël)[cite: 9]. Conscient des fragilités liées à l'interventionnisme israélien dans la région, il œuvre à trouver un point d'équilibre à bonne distance entre Téhéran et Washington[cite: 10]. Après des années de mise au ban de la communauté internationale, l'Irak entend capitaliser sur le processus de stabilisation sécuritaire à l'œuvre dans le pays depuis deux ans, soit depuis l'arrivée au pouvoir du parti islamiste Da'wa, fort de nouvelles perspectives[cite: 11]. Les cercles dirigeants irakiens font ainsi le pari du statu quo politique, offrant des perspectives de développement économique en réponse à la vitalité de sa jeunesse tout en évitant les réformes politiques réclamées par les protestataires de la « génération 2018 »[cite: 12]. Face aux mutations politiques profondes en Syrie mais aussi au Liban, le pouvoir irakien espère pouvoir absorber le choc du changement d'ère à Damas tout en observant, avec perplexité, l'aventure centralisatrice du nouveau pouvoir syrien, dans un effet de miroir inversé[cite: 13].

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SUR LE PLAN STRATÉGIQUE, TROUVER LA VOIE D'ÉQUILIBRE FACE AUX INFLUENCES ÉTRANGÈRES

Après avoir été de nombreuses années essentiellement mobilisé autour des enjeux sécuritaires, l'Irak entend capitaliser sur le processus de stabilisation politique et sécuritaire à l'œuvre dans le pays depuis deux ans[cite: 21]. En dépit d'un environnement régional bouleversé par l'interventionnisme israélien et la révolution politique à Damas, les autorités irakiennes entendent se concentrer sur les enjeux de développement, répondre aux aspirations des classes moyennes et retrouver une place dans le concert des pays de la région¹ (x)[cite: 22, 32]. L'année 2025 constitue de ce point de vue un tournant pour Bagdad afin de répondre aux aspirations des protestataires du mouvement de 2018 en mettant fin aux influences étrangères[cite: 23, 24].

En finir avec la tutelle onusienne

La volonté de solder la question de la « tutelle » internationale demeure une priorité des hauts responsables² (x)[cite: 27, 32]. Cela se traduit par la demande de non-renouvellement du mandat de la Mission d'assistance des Nations unies en Irak (MANUI)³ (x)[cite: 29, 33, 35]. Les Irakiens considèrent avoir été mis sous « tutelle » de l'ONU depuis l'invasion du Koweït en 1990⁴ (x)[cite: 31, 36].

Alléger la présence américaine

Le chantier le plus important est le « reset » de la relation avec les Américains[cite: 40]. L'année 2025 est charnière avec l'arrivée de Donald Trump à Washington[cite: 41]. C'est la fin négociée de la présence militaire américaine qui constitue l'enjeu historique majeur⁵ (x)[cite: 42, 50, 51]. La nouvelle administration souhaite diminuer la « facture » de sa présence militaire régionale, estimée à 430 millions de dollars par an[cite: 46].

Un calendrier de retrait est prévu en deux temps : un redéploiement en septembre 2025 de Syrie vers l'Irak, le Koweït et la Jordanie, puis un retrait fin 2026 de deux bases en Irak (Bagdad et al Anbar)[cite: 59]. Face aux inquiétudes depuis la chute de Bachar al-Assad, les autorités irakiennes ont officieusement suggéré un allongement du calendrier jusqu'à la fin de 2029⁸ (x)[cite: 61, 62, 68].

Mettre à distance l'influence iranienne

Bagdad est sommé de mettre à distance l'influence iranienne, un objectif qui rejoint les revendications des manifestants de 2018[cite: 73, 74]. En juin 2025, un cycle de discussions s'est interrompu brutalement après une attaque israélienne entraînant un soutien militaire américain¹⁰ (x)[cite: 77, 88]. Le Premier ministre Al-Soudani a visité Téhéran dès janvier 2025 pour maintenir une position d'équilibre¹¹ (x)[cite: 80, 88].

L'Irak est souvent perçu comme une « laverie » (laundromat)¹² (x) par laquelle la production énergétique iranienne est ré-étiquetée illégalement[cite: 93, 103]. Des efforts d'assainissement sont en cours, comme la fermeture de cinq instituts bancaires par la banque centrale d'Irak[cite: 96]. La démobilisation des groupes armés pro-iraniens reste complexe car ils sont déjà intégrés au schéma sécuritaire¹⁵ (x)[cite: 98, 99, 108].

SUR LE PLAN RÉGIONAL, NORMALISER SES RELATIONS AVEC LES VOISINS

L'Irak a organisé le sommet de la Ligue arabe à Bagdad le 17 mai 2025[cite: 123]. Les progrès sont particulièrement tangibles avec la Turquie[cite: 124]. Après avoir classé le PKK comme « organisation interdite » en mars 2024, l'annonce de la dissolution du groupe le 12 mai 2025 conforte l'apaisement sécuritaire²⁴ (x)[cite: 136, 139, 144].

Concernant la Syrie, la chute du régime de Bachar al-Assad le 8 décembre 2024 a pris les autorités de court, provoquant une vive inquiétude au sein de la classe politique chiite[cite: 153, 154, 157]. Bagdad a toutefois engagé un rapprochement pragmatique pour sécuriser les frontières[cite: 159, 160].

SUR LE PLAN INTÉRIEUR, SORTIR DES CRISES RÉCURRENTES

Le système politique demeure contesté, ravivant le spectre du mouvement « Tishrin » de 2018³³ (x)[cite: 188, 190, 194]. Les protestataires associaient la corruption au système de « muhassassat » (quotas ethno-sectaires)³⁴ (x)[cite: 193, 198].

La désignation de Mohammed Chia al-Soudani en 2022 a marqué le retour du parti Da’wa³⁷ (x)[cite: 204, 206, 227]. Dans ce cadre, l'ayatollah al-Sistani (Najaf) reste une autorité « extraconstitutionnelle » majeure⁴⁰ (x)[cite: 225, 226, 228].

CONCLUSION

L'Irak cherche à s'abstraire des soubresauts régionaux et à trouver un équilibre entre Téhéran et Washington[cite: 236]. Le parti Da’wa privilégie le statu quo et le développement économique pour répondre à sa jeunesse tout en évitant les réformes politiques profondes[cite: 238]. Face aux changements en Syrie et au Liban, le régime se perçoit comme un modèle fédéral à préserver[cite: 240, 241].

Isabelle Lafargue, chercheuse Proche-Orient à l’IRSEM[cite: 242]. Contact : isabelle.lafargue@irsem.fr [cite: 245]IRSEM - INSTITUT DE RECHERCHE STRATÉGIQUE DE L'ÉCOLE MILITAIRE [cite: 1, 2]

20 novembre 2025 [cite: 3]

IRAK, UN LONG CHEMIN VERS LA RÉHABILITATION [cite: 4]

Isabelle Lafargue, Chercheuse Proche-Orient à l'IRSEM [cite: 5]

NOTE DE RECHERCHE – n° 149 [cite: 6]

RÉSUMÉ

Dans un contexte régional et stratégique aussi bouleversé qu'imprévisible, l'Irak s'illustre par une impatience à s'abstraire des soubresauts régionaux qui touchent son voisinage immédiat (Syrie, Liban, Iran, Israël)[cite: 9]. Conscient des fragilités liées à l'interventionnisme israélien dans la région, il œuvre à trouver un point d'équilibre à bonne distance entre Téhéran et Washington[cite: 10]. Après des années de mise au ban de la communauté internationale, l'Irak entend capitaliser sur le processus de stabilisation sécuritaire à l'œuvre dans le pays depuis deux ans, soit depuis l'arrivée au pouvoir du parti islamiste Da'wa, fort de nouvelles perspectives[cite: 11]. Les cercles dirigeants irakiens font ainsi le pari du statu quo politique, offrant des perspectives de développement économique en réponse à la vitalité de sa jeunesse tout en évitant les réformes politiques réclamées par les protestataires de la « génération 2018 »[cite: 12]. Face aux mutations politiques profondes en Syrie mais aussi au Liban, le pouvoir irakien espère pouvoir absorber le choc du changement d'ère à Damas tout en observant, avec perplexité, l'aventure centralisatrice du nouveau pouvoir syrien, dans un effet de miroir inversé[cite: 13].

Après avoir été de nombreuses années essentiellement mobilisé autour des enjeux sécuritaires, l'Irak entend capitaliser sur le processus de stabilisation politique et sécuritaire à l'œuvre dans le pays depuis deux ans[cite: 21]. En dépit d'un environnement régional bouleversé par l'interventionnisme israélien et la révolution politique à Damas, les autorités irakiennes entendent se concentrer sur les enjeux de développement et retrouver une place dans le concert des pays de la région¹ (x)]. L'année 2025 constitue de ce point de vue un tournant[cite: 23]. Il revient en effet à Bagdad de répondre aux aspirations des protestataires du mouvement de 2018 en mettant fin aux influences étrangères, en réussissant le retrait de la coalition anti-Daech programmé en 2025 et en éloignant le spectre des crises récurrentes[cite: 24].

SUR LE PLAN STRATÉGIQUE, TROUVER LA VOIE D'ÉQUILIBRE FACE AUX INFLUENCES ÉTRANGÈRES [cite: 25]

En finir avec la tutelle onusienne [cite: 26]

La volonté de solder la question de la « tutelle » internationale demeure une priorité des hauts responsables² (x)]. Cela se traduit par la demande de non-renouvellement du mandat de la Mission d'assistance des Nations unies en Irak (MANUI)³ (x)]. Avec cette demande, c'est bien la volonté de tourner la page de la longue tutelle de l'ONU sur l'Irak⁴ (x)] qui demeure attendue[cite: 31].

Alléger la présence américaine [cite: 39]

Le chantier le plus important est le « reset » de la relation avec les Américains[cite: 40]. L'année 2025 constitue une année charnière avec l'arrivée du nouveau président américain, Donald Trump[cite: 41]. Plusieurs années après l'annonce de la « victoire finale » sur Daech⁵ (x)], c'est la fin négociée de la présence militaire américaine qui constitue l'enjeu majeur[cite: 42]. Un doute a pu exister sur les modalités du retrait⁶ (x)] avec le retour de D. Trump⁷ (x)].

Washington entend désormais diminuer la « facture » de sa présence militaire dans la région, soit 430 millions de dollars par an[cite: 46]. Un calendrier de retrait est prévu en deux temps : un redéploiement en septembre 2025 de Syrie vers l'Irak, le Koweït et la Jordanie, puis un retrait fin 2026 de deux bases en Irak. Cependant, face aux inquiétudes sécuritaires, les autorités irakiennes auraient officieusement suggéré un allongement du calendrier jusqu'à la fin de 2029⁸ (x)(x)].

Mettre à distance l'influence iranienne [cite: 72]

Bagdad doit répondre aux exigences de Washington concernant la mise à distance de l'influence iranienne[cite: 73]. Le processus de négociations sur le nucléaire s'est interrompu le 13 juin 2025 suite à une attaque israélienne et une intervention militaire américaine les 21 et 22 juin¹⁰ (x)]. Lors d'une visite à Téhéran en janvier 2025, le Premier ministre Al-Soudani a tenté de maintenir une position d'équilibre¹¹ (x)].

L'Irak est identifié comme une « laverie » (laundromat)¹² (x)] pour la production énergétique iranienne¹³ (x)]. Des avancées ont été notées avec la reprise limitée des exportations pétrolières du Kurdistan en février 2025¹⁴ (x)]. La démobilisation des groupes armés pro-iraniens reste un sujet sensible, certains étant déjà intégrés au schéma sécuritaire¹⁵ (x)]. Des conseillers affirment que l'Irak ne doit plus être lié à l'axe de la résistance¹⁶ (x)].

SUR LE PLAN RÉGIONAL, NORMALISER SES RELATIONS AVEC LES VOISINS [cite: 119]

L'Irak a organisé le sommet de la Ligue arabe à Bagdad le 17 mai 2025[cite: 123]. La relation avec la Turquie progresse¹⁹ (x)], malgré les interventions turques contre le PKK²¹ (x)]. L'Irak a classé le PKK comme « organisation interdite » en mars 2024[cite: 136]. Le 12 mai 2025, le PKK a annoncé la dissolution du groupe²⁴ (x)].

SUR LE PLAN INTÉRIEUR, SORTIR DES CRISES RÉCURRENTES [cite: 187]

Le système politique demeure contesté à l'approche du scrutin de novembre 2025[cite: 188]. Les cycles de violence³² (x)] et le mouvement « Tishrin »³³ (x)] illustrent la crise de confiance liée au système de quotas (muhassassat)³⁴ (x)].

La désignation d'Al-Soudani en 2022 a marqué le retour du parti Da’wa³⁷ (x)], passant d'un islamisme radical à un islamisme de rente³⁸ (x)]. Le clergé chiite (hawza) reste un arbitre clé sous l'autorité de l'ayatollah al-Sistani⁴⁰ (x)].

CONCLUSION [cite: 236]

L'Irak cherche un point d'équilibre entre Téhéran et Washington[cite: 236]. Le parti Da’wa au pouvoir privilégie le statu quo et le développement économique pour répondre à sa jeunesse[cite: 238]. Le régime espère absorber les changements régionaux, notamment en Syrie, en se présentant comme un modèle fédéral à préserver[cite: 240, 241].

Isabelle Lafargue est chercheuse Proche-Orient à l’IRSEM[cite: 242]. Contact : isabelle.lafargue@irsem.fr [cite: 245]Après avoir été de nombreuses années essentiellement – pour ne pas dire totalement – mobilisé autour des enjeux sécuritaires, l’Irak entend capitaliser sur le processus de stabilisation politique et sécuritaire à l’œuvre dans le pays depuis deux ans, soit depuis l’arrivée au pouvoir d’un nouveau gouvernement, et enjamber ainsi le scrutin législatif de novembre 2025 fort de nouvelles perspectives. En dépit d’un environnement régional bouleversé par l’interventionnisme israélien et la révolution politique à Damas, les autorités irakiennes entendent se concentrer sur les enjeux de développement, répondre aux aspirations des classes moyennes et retrouver une place dans le concert des pays de la région1(x). L’année 2025 constitue de ce point de vue un tournant. Il revient en effet à Bagdad de répondre aux aspirations encore récentes des protestataires du mouvement de 2018 en mettant fin aux influences étrangères, en réussissant le retrait de la coalition anti-Daech programmé en 2025 et enfin, en éloignant le spectre des crises récurrentes auxquelles il est confronté depuis 2003. SUR LE PLAN STRATÉGIQUE, TROUVER LA VOIE D’ÉQUILIBRE FACE AUX INFLUENCES ÉTRANGÈRES En finir avec la tutelle onusienne La volonté de solder la question de la « tutelle » internationale – perçue comme telle par les Irakiens – demeure une priorité des hauts responsables2(x). Tels sont les efforts qu’ils poursuivent inlassablement en réponse aux exigences de Téhéran mais aussi aux fortes attentes de la population. Cela se traduit, au niveau international, par la demande de non-renouvellement du mandat de l’instance onusienne, la Mission d’assistance des Nations unies en Irak (MANUI), à nouveau énoncée3(x). Avec sa concrétisation, malgré les recommandations de plusieurs pays pour une phase de transition progressive, les autorités irakiennes pourront se prévaloir de la fin du mandat en décembre 2025. Prudentes, les autorités ont formulé le souhait qu’un bureau de représentation de l’ONU soit ouvert à Bagdad afin d’assurer la permanence d’un lien sur les sujets pendants et/ou la sécurité régionale. Avec cette demande, c’est bien la volonté de tourner la page de la longue tutelle de l’ONU4(x) sur l’Irak qui, sans être prioritaire, demeure attendue, symbole d’années vécues comme autant d’humiliations et de contraintes. Alléger la présence américaine Cependant le chantier le plus important dans le prolongement du retrait programmé de la coalition anti-Daech est bien le « reset » de la relation avec les Américains. S’agissant de la relation compliquée qui existe depuis les années 1990, et en particulier 2003, entre l’Irak et les États-Unis, l’année 2025 constitue une année charnière, à plus forte raison avec l’arrivée du nouveau président américain, Donald Trump, à Washington dont l’imprévisibilité bouscule les certitudes. Plusieurs années après l’annonce, en décembre 2017, par le Premier ministre irakien, Haïdar al-Abadi, de la « victoire finale » et la fin de la guerre contre Daech5(x), suivie un mois plus tard par les déclarations triomphales de Donald Trump lors de son discours sur l’état de l’Union, déclarations renouvelées en 2019, concernant la lutte contre Daech en Syrie, c’est bien la fin – négociée – de la présence militaire américaine qui constitue l’enjeu politique voire historique le plus important des autorités irakiennes. Dans le prolongement de l’accord stratégique signé entre l’Irak et les États-Unis (2008), Bagdad œuvre à gérer le retrait des forces américaines tout en veillant à construire une relation militaire et sécuritaire privilégiée, assortie de garanties suffisantes. Avec le retour de D. Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, un doute a pu exister quant aux modalités du retrait américain. Toutefois, la perspective de la fin de la mission Inherent resolve, envisagée de longue date par les Américains et évoquée avec leurs partenaires, n’a pas été remise en cause par la nouvelle administration6(x). Bien au contraire. Si, d’un point de vue stratégique, conforté par l’évolution du dossier iranien, Washington entend garder des accès sur l’Iran, il s’agit pour la nouvelle administration de diminuer la « facture » que constitue sa présence militaire dans la région, soit 430 millions de dollars par an7(x) de military and economic assistance et obtenir un retour a minima sur investissement. En outre, la priorité de la nouvelle administration aurait changé, passant de la formation des forces de sécurité irakiennes à celle d’un départ fluide et sécurisé des forces américaines au milieu de tensions régionales extrêmement fortes. Washington considère en effet que la menace de Daech s’éloigne avec l’affaissement significatif du groupe jihadiste et qu’en Syrie, malgré le changement de contexte à Damas avec la chute du régime le 8 décembre 2024, il peut compter sur les forces kurdes (Forces démocratiques syriennes) qui, avec son appui, s’emploient à discuter avec les autorités syriennes leur nouveau schéma d’intervention. Les États-Unis font désormais le pari du nouveau pouvoir qui s’évertue à donner en retour des assurances sur la gestion sécuritaire des groupes jihadistes. Dès lors, conformément à la planification militaire américaine, l’évolution du dispositif en Syrie demeure la priorité de l’administration américaine avec la diminution significative des bases (de 10 à 2) et des forces militaires (2 400 à 400). Au terme de négociations entre les Américains et les Irakiens, un calendrier de retrait est prévu en deux temps, dissociant un redéploiement en septembre 2025 de Syrie vers l’Irak, le Koweït et la Jordanie, d’un retrait, dans un deuxième temps fin 2026, de deux bases en Irak (Bagdad et al Anbar). Parallèlement au calendrier de retrait, l’accord ou « arrangement » bilatéral trouvé à l’été 2024 prévoit le maintien d’un contrôle américain assorti d’autres modalités d’intervention afin de prendre en compte l’absence d’autonomie des Irakiens sur certains segments : renseignement, surveillance, coordination, planification des frappes au sol, déficit d’entretien, etc.8(x). Les deux parties sont en effet en phase pour considérer comme essentiel de préserver la crédibilité des Irakiens sur le plan sécuritaire, la question de la légitimité de l’Irak après le départ des Américains étant posée en matière de capacité de l’armée et des forces de sécurité. Or, face à de fortes inquiétudes à Bagdad quant à d’éventuelles retombées sécuritaires en Irak, en particulier depuis la chute de Bachar al-Assad, les autorités irakiennes ont laissé entendre, officieusement, qu’elles étaient favorables à un allongement du calendrier de retrait initialement prévu. Ces signaux de responsables irakiens en faveur d’une modification du calendrier, potentiellement jusqu’à la fin de 2029, auraient donné aux États-Unis et à leurs partenaires, l’avantage d’accorder quatre ans supplémentaires de formation et, par là-même, l’opportunité d’améliorer la capacité des forces irakiennes. Ce nouvel agenda aurait permis aussi de préparer un processus de retrait plus progressif et responsable9(x). Malgré ce constat, D. Trump a confirmé la planification envisagée en faveur d’une baisse de l’emprise américaine plus que d’un retrait total, sous réserve toutefois de quelques adaptations et réarticulations compte tenu du contexte régional. Dans ce schéma d’allégement de leur présence, les Américains veillent toutefois à maintenir l’Irak dans une relative « dépendance » en matière de souveraineté dans quelques secteurs clefs comme la défense aérienne. Ainsi, si le retrait des forces étrangères de la « coalition » de l’opération anti-Daech Inherent resolve et la réarticulation des relations entre Washington et Bagdad permettent à l’Irak de répondre à la priorité politique de reflux des influences étrangères, notamment américaines, sur le plan stratégique, ce schéma laisse l’Irak dépossédé de souveraineté au niveau aérien. Ce point est loin d’être sans conséquence : lors de la crise entre Israël et Téhéran en juin 2025, son incapacité à maîtriser son espace aérien a laissé le champ libre à l’aviation israélienne malgré ses protestations, mettant à l’épreuve sa volonté affichée de la neutralité. Mettre à distance l’influence iranienne : une voie de passage pour une posture d’équilibre Parallèlement au rééquilibrage de sa relation militaire avec les Américains, Bagdad est sommé de répondre aux exigences de Washington ou à ses « prérequis », à savoir la mise à distance de l’influence iranienne. Cet objectif correspond aussi à l’agenda des autorités irakiennes, soucieuses de répondre aux revendications récurrentes des manifestants irakiens depuis 2018. De retour à la Maison-Blanche en janvier 2025, D. Trump a en effet relancé sa politique dite de « pression maximale » sur la République islamique d’Iran, avec laquelle les ÉtatsUnis n’ont plus de relations diplomatiques depuis 1980. Un processus de négociations sur le nucléaire avec Téhéran a toutefois été initié par Washington, menaçant de bombarder l’Iran en cas d’échec. Ce cycle de discussions visait à empêcher Téhéran d’atteindre le seuil d’accès à la bombe nucléaire tandis que pour les Iraniens, la levée des sanctions économiques était attendue. Ce cycle s’est brutalement interrompu le 13 juin 2025 avec l’attaque militaire israélienne qui a entraîné le soutien militaire de Washington dans la nuit du 21 au 22 juin10(x). Les autorités irakiennes sont directement concernées par la politique américaine de « pression maximale » sur l’Iran et sommées d’y répondre. Or elles considèrent cette injonction comme une opportunité pour éviter que leur pays ne devienne une zone de repli pour les proxys iraniens affaiblis au Liban et en Syrie et tirer profit du déclin de l’influence iranienne dans la région. C’est le sens de la visite à Téhéran du Premier ministre, Mohammed Chia al-Soudani, dès janvier 202511. Conscient d’être sur une ligne de crête, le Premier ministre irakien assume sa volonté de tenir une position de juste équilibre entre Téhéran et Washington même si le changement de ton des Américains sous la pression israélienne et leurs interventions militaires en juin 2025 compliquent la situation pour Bagdad. Ce nouveau contexte conforte toutefois les autorités iraniennes dans leur volonté de donner des gages aux différentes parties. Dans cette équation, rompre les liens financiers et énergétiques avec Téhéran constitue une priorité. Placé sous embargo, l’Iran considère l’Irak comme un espace économique essentiel, un « poumon », alors même que ses réseaux d’influence régionaux sont très affaiblis. Les liens de dépendance qui se sont tissés avec son voisin – qu’il s’agisse de l’électricité ou du gaz – représentent, pour Téhéran, un atout non négligeable. Les Américains exigent de Bagdad qu’il clarifie et limite l’usage par l’Iran de ses circuits bancaires et financiers, tout comme il lui demande de mettre fin à sa dépendance énergétique. En effet, afin d’affaiblir l’Iran et sa capacité nucléaire, D. Trump veut l’empêcher d’exporter son pétrole et utiliser le système financier irakien. C’est le message réitéré par Marco Rubio, le secrétaire d’État américain, lors de sa visite à Bagdad au lendemain de la prise de fonction des nouvelles autorités américaines, évoquant – en échange – la disposition des Américains à investir en Irak. Face à ces attentes, l’Irak tente de donner des gages, conscient que la porosité de ces flux avec l’Iran l’identifie comme « une laverie » (laundromat)12(x) par laquelle la production énergétique iranienne est ré-étiquetée illégalement comme produit d’exportation irakien. La proximité des groupes pro-iraniens avec le pouvoir favorise cette dérive, celle-ci pouvant atteindre, selon certaines estimations, plusieurs milliards de dollars par an13(x). Dès lors, après deux ans de controverses avec Irbil, l’annonce, faite en février 2025 par le ministre irakien de l’Énergie, de la reprise des exportations pétrolières du Kurdistan via la Turquie, mais réduites à 300 000 barils par jour, a constitué une première avancée contre les circuits de contrebande14(x). De même, la fermeture par la banque centrale d’Irak, à la demande du Trésor américain, de cinq instituts bancaires pour empêcher Téhéran d’avoir accès au dollar, a représenté une étape complémentaire dans un processus d’assainissement du système financier irakien affecté par une corruption plus large. Sur ce point, celle-ci pourrait avoir atteint ses limites, la volonté d’investir et de présenter des garanties de solvabilité étant un objectif incontournable des autorités irakiennes pour permettre le développement du pays. La démobilisation des groupes armés pro-iraniens est, elle aussi, relancée par Washington, avec une certaine prudence toutefois face à l’incapacité politique des autorités à répondre à cette exigence. Celles-ci renâclent en effet, arguant du fait qu’il s’agit de groupes armés d’ores et déjà intégrés dans le schéma sécuritaire irakien15(x). Pour donner le change et malgré les appels de plus en plus virulents des dirigeants irakiens à s’éloigner de l’« axe de la résistance16(x), les autorités adoptent une posture prudente de modération, une « patience stratégique17(x) », qui a pour objectif d’invisibiliser ces groupes sans pour autant les démobiliser. Dans cette équation, l’absence d’une relève aussi emblématique que l’étaient les deux figures de la « résistance » en Irak, les chefs militaires iraniens engagés sur le terrain auprès d’eux, Qassem Soleimani18(x) et Abou Mehdi al-Mouhandis, a contribué à ce virage. L’orientation prise, à quelques exceptions près, de mettre fin – notamment – aux attaques transfrontalières contre Israël, laissant les Houthis au Yémen comme la dernière force mandataire ouvertement active de Téhéran, a été observée à plusieurs moments critiques du conflit entre Israël et l’Iran en 2023. Cette posture a été relevée également en juin 2025, les autorités ne voulant pas être impliquées dans le conflit entre Israël et l’Iran. Cependant cette posture est également le fait des groupes chiites pro-iraniens euxmêmes : la distanciation avec des leaders militaires qui ne disposent pas du même charisme que leurs prédécesseurs ; l’embourgeoisement lié aux dividendes de leurs trafics ; le contexte de démobilisation générale marqué par le revirement du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) ou encore l’affaiblissement du Hezbollah libanais ont contribué à cet apaisement, en phase sans doute avec Téhéran, bénéficiaire de ces dividendes. Ainsi, sur tous ces sujets qui touchent aux interférences américaines et iraniennes, les autorités irakiennes tentent de donner le change, avec les tractations politiques parlementaires de l’hiver 2025 en perspective. SUR LE PLAN RÉGIONAL, NORMALISER SES RELATIONS AVEC LES VOISINS Rééquilibrer à l’Est : une normalisation avec l’environnement turc Au lendemain des élections, les autorités irakiennes veulent capitaliser sur la stabilisation du pays et poursuivre de manière volontariste une politique de normalisation avec les voisins. Elles souhaitent aborder ainsi les tractations électorales avec de nouvelles perspectives de développement pour le pays. Avec l’organisation du sommet de la Ligue arabe à Bagdad le 17 mai 2025, l’Irak, comme l’avait fait Nouri al-Maliki en 2012, a tenté de relancer ses relations avec les pays arabes de la région, fort de la dynamique de développement régional du leader saoudien Mohammed Ben Salman. Néanmoins, c’est bien avec la Turquie que les progrès sont les plus tangibles, offrant à l’Irak des perspectives concrètes de développement. La relation d’Ankara avec Bagdad est traditionnellement compliquée mais, à partir de 2003, la scène irakienne s’est constituée comme un tremplin pour Ankara, à partir duquel ont pris forme ses ambitions de puissance retrouvées au Moyen-Orient19(x), même si l’évolution du contexte régional, en particulier la situation en Syrie amène à nuancer ce constat. Depuis juin 2023, la Turquie multiplie les signaux indiquant ses bonnes dispositions en direction de Bagdad et sa volonté d’établir un schéma institutionnel de coopération. Cette nouvelle orientation s’est concrétisée avec la visite du président Recep Tayyip Erdoğan en Irak, le 22 avril 2024. Confirmée depuis, cette inflexion est le signe de la reconnaissance par la Turquie de l’importance de préserver la stabilité et la sécurité de l’Irak pour la région tandis que les efforts fournis par le gouvernement irakien pour se prémunir contre les effets de la contre-offensive militaire israélienne et des évolutions en Syrie se poursuivent20(x). Pour Ankara, il s’est tout d’abord agi de fortifier les échanges avec un pays frontalier dont il mesure parfaitement l’importance géopolitique, et cela d’autant plus que l’Irak est riche en hydrocarbures dont la Turquie manque cruellement. Ankara accorde depuis très longtemps déjà une grande attention à la stabilité de Bagdad, car cela correspond à ses intérêts nationaux. Comme l’a exprimé le président Erdoğan lors de sa visite officielle à Bagdad en avril 2024, dans un Moyen-Orient en pleines turbulences, trouver quelques solides points d’appui et des relations normalisées est essentiel21(x). De son côté, l’Irak cherche à profiter de cette évolution de posture mais les interventions militaires turques dans le nord du pays à l’encontre des combattants du PKK et des monts Qandil demeurent un irritant majeur entre les deux pays, bien qu’à un niveau maîtrisé. La Turquie, consciente des contraintes sécuritaires de Bagdad sur l’ensemble de son territoire et des relations difficiles avec Irbil, attendait toutefois que l’Irak désigne officiellement le PKK comme une « organisation terroriste » et prenne les dispositions nécessaires pour « entièrement éliminer » sa présence sur le territoire22(x). En signe de bonne volonté et conscient des bonnes dispositions de la Turquie à son endroit, l’Irak a fait un pas en classant le PKK comme « organisation interdite » en mars 2024, une démarche saluée par la Turquie. Dans la foulée de cette avancée, les deux pays ont signé des accords sécuritaires pour lutter contre le terrorisme, notamment en établissant des centres de coopération conjoints à Bagdad et à Bashika. Ainsi, la Turquie maintient la pression militaire sur les militants du PKK dans le nord de l’Irak et, comme convenu, coordonne ses efforts avec Bagdad par le biais d’un protocole d’accord sur la coopération militaire et sécuritaire et la lutte contre le terrorisme. L’accord signé par le ministre turc de la Défense, Yasar Güler, et son homologue irakien, Thabit al-Abbasi, lors de la quatrième réunion du Mécanisme de coopération sécuritaire de haut niveau, à Ankara, en août 2024, en offre le cadre d’intervention23(x). L’annonce, le 12 mai 2025, par le PKK de la dissolution du groupe et la fin de ses actions armées conforte l’orientation d’ensemble vers un apaisement sécuritaire et la bonne marche des relations bilatérales24(x) qui se prolonge sur le terrain économique. Alors que l’Irak entend accélérer son développement, la Turquie fait partie de l’équation. Ainsi, lors de la visite du Premier ministre Al-Soudani à Ankara le 8 mai 2025, invité dans le cadre du focus sur les relations irako-turques, les deux responsables ont insisté sur l’importance de leur coopération sécuritaire mais également économique. De nombreux contrats ont été signés, dans différents domaines, afin de renforcer les relations commerciales, l’Irak étant un des principaux partenaires économiques de la Turquie, dont le volume d’échanges s’élève à 20 milliards de dollars. Outre la suppression d’obstacles au commerce bilatéral, le soutien au projet stratégique « Route du développement25(x) » a été rappelé tout en soulignant les efforts visant à accélérer sa mise en œuvre. Ankara est convaincu en effet de la nécessité d’améliorer les relations et de mettre à profit les opportunités de coopération, en particulier cette orientation économique conçue pour dépasser les soubresauts régionaux et apporter de nombreux avantages aux deux pays. Se préserver de toute perturbation syrienne L’arrivée au pouvoir à Damas, le 8 décembre 2024, d’un ancien jihadiste passé par la lutte anti-américaine en 2003, les prisons irakiennes puis le groupe Daech26(x) a pris les autorités irakiennes de court. La révolution sunnite induite par ce changement à la tête de l’État syrien a provoqué une vive inquiétude au sein de la classe politique chiite irakienne malgré l’adoption rapide par Bagdad d’une posture d’apaisement. L’antagonisme entre les deux grandes capitales du monde arabe est ancien, voire historique. Il a été relancé à partir de 2003 par le jeu trouble du président syrien Bachar al-Assad vis-à-vis des réfugiés baathistes irakiens mais surtout des rebelles jihadistes et de Daech. Le 8 décembre 2024, la chute du régime baathiste syrien et la rapidité avec laquelle elle s’est effectuée a suscité en Irak un vent de panique majeur27(x), ces fortes inquiétudes étant principalement liées à d’éventuelles retombées sécuritaires en Irak. Les autorités – y compris cléricales – ont très vite cherché à éviter que ne se reproduise une mobilisation des groupes chiites irakiens, pour défendre les lieux saints chiites à Damas, notamment le sanctuaire de Sayyida Zeinab, comme cela s’était produit avec la chute de Mossoul en 2024 et ont appelé à la modération. Fort des gages donnés par le nouveau maître de Damas (protection apportée aux lieux saints, lutte contre Daech, etc.), Bagdad a engagé un rapprochement avec les nouvelles autorités syriennes, tout en étant circonspect vis-à-vis du nouveau régime, du passé jihadiste de son dirigeant, et des premières orientations en faveur d’un modèle étatique centralisé, à rebours du schéma décentralisé irakien. Le pragmatisme a toutefois présidé à ce rapprochement, la priorité étant accordée à la sécurisation de la frontière, notamment le poste Abou Kamal, et le rapatriement des prisonniers jihadistes. Dès lors, les prises de contact de haut niveau se sont succédé afin de concrétiser des coordinations dans le domaine sécuritaire. Pourtant, sur un fond de défiance toujours présente, ces échanges de bons procédés se sont vite heurtés au principe de réalité. Tout d’abord, à l’occasion du sommet de la Ligue arabe organisé en Irak en mai 2025. Organisateur du sommet, Bagdad a invité les nouvelles autorités syriennes à y participer : les cercles chiites irakiens tant miliciens que politiques ont vite fait savoir qu’ils jugeaient inacceptables de recevoir des personnalités considérées comme responsables du phénomène Daech en Irak, avec son cortège de violences et de destructions. L’ampleur de la polémique a vite acculé le gouvernement irakien à renoncer à cette invitation. À rebours du dirigeant saoudien, Mohamed Ben Salman, qui redouble d’attentions vis-à-vis de Damas pour un retour de la Syrie dans le giron arabe, entraînant le processus de normalisation avec Washington28(x), le recul de Bagdad a ainsi marqué un décalage avec les autres pays membres de la Ligue arabe. Il a surtout fragilisé des années d’efforts de respectabilité du régime irakien auprès de la communauté des États arabes et scellé la difficile réhabilitation de l’Irak auprès des pays du Golfe, victime à la fois de son modèle étatique, de son identité chiite et de sa proximité avec Téhéran. Surtout que cette pomme de discorde, sans remettre en cause pour autant la politique de rapprochement entre Bagdad et Damas, s’est ajoutée à un autre irritant qui illustre les rancunes toujours vivaces et les limites d’une intégration pérenne de l’Irak dans son environnement arabe : outre la question des personnes et des biens koweïtiens disparus lors de la guerre du Golfe29(x), la remise en cause par l’Irak de la démarcation du Chatt al Arab et la délimitation du canal Khor Abdullah (120 km) séparant les deux pays, a relancé les tensions avec le Koweït30(x). Dans ce paysage, ce sont la frilosité de Bagdad vis-à-vis de la Syrie et les irritants avec le Koweït qui illustrent le mieux la difficile réhabilitation de Bagdad dans son environnement régional arabe. L’urgence de se positionner sur le conflit à Gaza31(x) et la présence des dirigeants du Qatar et de l’Égypte ont peiné à masquer le faible niveau de représentation des pays du Golfe au 34e sommet de la Ligue arabe à Bagdad. L’Irak reste donc toujours comptable de la faute originelle d’avoir envahi le Koweït en 1990, renvoyant aux pays du Golfe l’image de leur vulnérabilité en plus du caractère chiite et révolutionnaire de son régime. Alors que la nouvelle administration américaine adapte sa stratégie au Moyen-Orient à l’interventionnisme israélien, l’Irak qui sait compter sur une relative bienveillance de Washington, cherche à construire une posture d’équilibre vis-à-vis de Téhéran tout en tirant profit de signaux positifs sur le plan régional. L’Irak œuvre toutefois à faire oublier sa singularité vis-à-vis des autres pays sunnites de la région, à plus forte raison depuis la révolution sunnite à Damas qui ravive les plaies de la guerre civile. Sur le plan intérieur, sortir des crises récurrentes Avec un système politique contesté, faire face au syndrome « Tishrin » La classe politique a peiné à masquer sa fébrilité à la veille du scrutin législatif de novembre 2025, qui pourrait révéler que le système politique demeure contesté, malgré deux années d’apaisement, et pourrait renouer avec la phase de protestation d’ampleur qui a secoué l’Irak de 2018 à 2020, alors même que les problèmes identifiés n’ont toujours pas été résolus. Les tractations post-électorales pourraient relancer en effet un cycle de blocage politique, chaque scrutin étant l’occasion pour les groupes politiques de tester leur capacité à contrôler les institutions et les finances, et se partager la rente32(x). Les élections législatives de 2018 avaient révélé une perte de confiance des Irakiens dans leur système politique, la faiblesse de l’exécutif ayant conduit à une contestation sociale sans précédent depuis 2003, phénomène socio-politique connu sous le nom de « mouvement Tishrin »33(x). Le faible taux de participation avait entraîné la formation d’un gouvernement qui avait approfondi la crise de confiance dans le système politique et conduit à un puissant mouvement de protestation. La victoire de l’Irak sur l’État islamique en 2017 n’avait pas apporté le développement économique et la prospérité longtemps demandés par les Irakiens et longtemps retardés par les conflits récurrents depuis 2003. Au contraire, les Irakiens ont observé leur gouvernement dépenser des milliards de dollars pour les groupes paramilitaires, pour les réseaux de clientélisme d’une classe politique installée, pour un secteur public non productif et des projets qui échouent trop souvent en raison de la corruption. Dès lors, le mouvement de protestation de 2018-19 en est venu à associer la corruption profondément enracinée et les échecs de leur gouvernement au système de muhassassat ou quotas, soit l’arrangement de partage des pouvoirs ethno-sectaires qui a caractérisé la politique en Irak depuis 2003 34(x). Fort de ce constat et portant des revendications économiques et sociales, le mouvement a été perçu dans un premier temps comme anti-gouvernemental. Cette analyse a eu pour conséquence de radicaliser la réponse des autorités et celle des groupes paramilitaires chiites pro-iraniens, accentuant d’autant les principales revendications, soit la refonte de la loi électorale face au système politique en vigueur depuis 2003 et le système des mouhassassat, et la fin des influences étrangères, qu’il s’agisse du départ des Iraniens ou des Américains. Après des mois de contestation et de répression pour désamorcer la mobilisation du mouvement Tishrin ou « génération 2018 »35(x), l’intervention de l’ayatollah al-Sistani et les manœuvres du puissant leader chiite Moqtada al-Sadr ont conduit à la démission du gouvernement d’Abd al-Mahdi fin 2019 et à la mise en place d’un gouvernement intérimaire appelant à de nouvelles élections. Il faudra attendre la covid, un nouveau long processus de tractations politiques et le retrait d’un acteur majeur de la « maison chiite », Moqtada al-Sadr, pour parvenir enfin à la désignation de Mohammed Chia al-Soudani et le retour au calme. Cette désignation met fin à la séquence contestataire. Elle signe également le retour du parti chiite Da’wa à la tête de l’exécutif, soit l’affirmation d’une identité chiite islamiste au pouvoir et avec elle, la tentation du statu quo face aux principales revendications de réforme. Face au statu quo, le jeu de trois acteurs clés : le « Sulta », le Da’wa, la Hawza La démission de l’exécutif et la tenue d’élections anticipées pourraient n’avoir répondu que partiellement au mouvement de contestation Tishrin qui avait identifié « al Sulta » (le Pouvoir) comme la source principale du problème et non pas seulement le gouvernement36(x). Après une longue séquence de blocage politique mettant en scène une confrontation profonde au sein de « la maison chiite » entre les sadristes et, d’une manière générale, les mouvements islamistes pro-iraniens, les tractations qui ont suivi les élections anticipées de 2021 ont consacré – avec la désignation de Mohammed Chia al-Soudani (27 octobre 2022) comme Premier ministre – le retour au pouvoir du parti Da’wa qui apparaît depuis comme un gage de stabilité. Depuis 2003, l’exécutif irakien a été régulièrement dominé par ce parti islamiste chiite : Ibrahim al-Jaafari (2005-2006), Nouri al-Maliki (2006-2014), Haïder al-Abadi jusqu’en 2018 s’y sont succédé. La désignation en 2018 d’Adel Abd al-Mahdi constituait dès lors une rupture. Le parti Da’wa fait partie des organisations islamistes chiites qui se sont imposées comme des acteurs majeurs de la scène politique irakienne à partir de l’intervention américaine de 2003. La chute du régime de Saddam Hussein a permis à de nombreux leaders de ce parti, un des plus anciens, de revenir en Irak et d’apporter une contribution essentielle au projet – pour partie révolutionnaire – du « Nouvel Irak ». Avec la désignation d’Al-Soudani qui consacre le retour du Da’wa au gouvernement, c’est toute la question de l’influence iranienne au sein de l’État irakien qui est à nouveau posée. Première organisation islamique chiite au Moyen-Orient, le parti irakien Da’wa a été traversé par de nombreuses rivalités idéologiques et doctrinales, la révolution iranienne de 1979 et l’exil en Iran de nombreux cadres politiques ayant renforcé l’influence iranienne sur l’évolution du parti37(x). Toutefois, de retour en Irak en 2003, les cadres ont été contraints à une mise à distance de la théorie de la gouvernance islamiste et de la construction de l’État islamique. La tension entre l’allégeance au leadership iranien et l’identité nationale irakienne a contribué à diviser les cadres politiques. Si la proximité de l’Iran avec le parti Da’wa demeure une variable essentielle, ses représentants apportent des variations dans sa mise en application, le pragmatisme prévalant en fonction des intérêts de Téhéran38(x). L’accès au pouvoir d’Al-Soudani signe la fin de la tension avec leurs principaux opposants sur la scène chiite, les sadristes, qui ont choisi leur mise en retrait concomitamment à l’affaiblissement de la menace sécuritaire jihadiste (Daech). Cette séquence a dès lors été accompagnée d’une « patience stratégique » généralisée des rangs chiites, principalement du côté des groupes armés pro-iraniens. Ce nouveau climat ne signe en aucun cas la fin de l’influence iranienne au sein du « Sulta » mais il permet une pause et un apaisement. Sur fond de tensions entre Israël et Téhéran, la confrontation de certains groupes armés pro-iraniens avec le pouvoir relancée à l’été 2025, a valeur de test sur la délicate question de la démobilisation des entités paramilitaires. Avec le changement du système électoral et la fin des mouhassassat, c’est une autre doléance des contestataires qui n’a pas été honorée. Dès lors, le gouvernement compte sur la période de stabilisation à la fois politique et sécuritaire, qui existe depuis son arrivée au pouvoir, pour être propice au développement économique et répondre aux revendications sociales. Les autorités irakiennes sont conscientes39(x) de la nécessité de penser aux classes moyennes et de répondre aux revendications du mouvement Tishrin non honorées, soit la remise en cause du système politique qui institutionnalise le clientélisme et la corruption. C’est aussi en matière d’emploi, de redistribution et de services quotidiens que s’appréhende la réponse à apporter à ces classes moyennes. Cela conforte l’analyse qu’après des années de réponse sécuritaire, il fallait désormais offrir d’autres perspectives. Dans cette équation, le clergé chiite ou hawza est un acteur politique clef qui occupe le rôle d’arbitre. Si la place du clergé chiite de Najaf a évolué en Irak depuis la chute du pouvoir de Saddam Hussein, la position de l’ayatollah al-Sistani s’est imposée comme une autorité « extraconstitutionnelle40(x) » qui dispose d’une source de légitimité et d’une influence bienvenue auprès des différentes entités politiques. Celles-ci se sont formalisées à partir de différentes interventions : la fatwa qui a appelé à se mobiliser pour défendre les lieux saints chiites (Samarra, Najaf et Kerbala) sous la menace de Daech ; l’appel à une mobilisation citoyenne pour les élections si celles-ci étaient « propres » ; l’appel à la démobilisation des groupes armés après la chute de Daech, etc. Surtout, l’appel à la fin de la répression en 2018 et l’appel à la démission du gouvernement ont été compris comme une protection apportée au peuple et à ses institutions. Plus récemment, lors de la chute de Bachar al-Assad, l’ayatollah s’est gardé de toute intervention et de tout alarmisme évitant ainsi une nouvelle mobilisation des miliciens pour la protection des lieux saints chiites à Damas. À l’inverse, le slogan « nos ayatollahs sont notre ligne rouge » lors de la guerre américaine en Iran, en juin 2025, a constitué un signal fort adressé aux Américains qui évoquaient la possibilité de tuer le guide suprême iranien, l’ayatollah Khamenei. L’annonce, le 3 août 2025, de l’interdiction de l’usage de son image à des fins politiques par « quelques entités politiques ou services », en particulier dans le cas des groupes armés de la Mobilisation populaire, confirme la volonté de la hawza de Najaf d’intervenir dans le débat public, mais en restant vigilant sur la question de l’avenir des milices. Enfin, l’arrivée d’un nouveau socle communautaire à Damas relance l’inquiétude des autorités chiites irakiennes vis-à-vis de la communauté sunnite, dont les frustrations demeurent intactes et qui sont susceptibles à ce titre de reprendre une nouvelle forme de contestation contre le pouvoir de Bagdad. Conclusion Dans un contexte régional et stratégique aussi bouleversé qu’imprévisible, l’Irak s’illustre par une impatience à s’abstraire des bouleversements régionaux qui touchent son voisinage immédiat (Syrie, Liban, Iran) et œuvre à trouver un point d’équilibre à bonne distance entre Téhéran et Washington. Assumant cette posture médiane, le pouvoir irakien n’hésite pas à s’ouvrir à des alliances et des partenariats pour retrouver un rang à la hauteur de son histoire après des années de mise au ban de la communauté internationale. Le parti chiite islamiste Da’wa au pouvoir – sous une forme ou une autre, quelles que soient les alliances qui sortiront des tractations électorales – cherche à se maintenir, prêt à donner des gages en matière de stabilité et de développement économique pour répondre à la vitalité de sa jeunesse, tout en évitant les réformes politiques réclamées par les protestataires de la « génération 2018 ». Ce pari du statu quo au lendemain des élections pourrait rencontrer un écho favorable auprès d’immenses catégories d’Irakiens lassés par les crises successives, la violence politique et portées par une aspiration régionale au développement économique. À la lumière des changements en Syrie mais aussi au Liban, le régime irakien se plaît à se regarder comme un modèle à préserver sous sa forme fédérale malgré les frustrations communautaires et les « disputes » récurrentes entre le pouvoir central et le pouvoir régional kurde. Il espère ainsi pouvoir absorber le choc du changement d’ère à Damas tout en observant, avec perplexité, l’aventure centralisatrice du nouveau pouvoir syrien, dans un effet de miroir inversé. Notice biographique Isabelle Lafargue est chercheuse Proche-Orient à l’IRSEM, docteur en sciences politiques du programme Analyse du monde arabe contemporain (AMAC) de l’Institut d’études politiques de Paris, allocataire de recherche au CERI, Sciences Po Paris et du CEDEJ – Égypte. Ses recherches portent sur les recompositions en cours au Proche-Orient, en particulier l’adaptation des stratégies et des politiques de défense des États du Proche-Orient et leur attitude face aux compétiteurs internationaux mais aussi les fragmentations territoriales, la sécurisation des frontières et les interventions militaires étrangères de la région ANMO. Après plusieurs années passées en Égypte et en Irak, elle a suivi les questions de sécurité et de défense sur les dossiers du Proche et Moyen-Orient à la Délégation aux affaires stratégiques puis à la Direction générale des relations internationales et de la stratégie du ministère des Armées. Contact : isabelle.lafargue@irsem.fr